Wednesday, August 30, 2006

Zig-Zag


Avec brio, la Type E affine les virages sinueux de Lantau. Le courant d'air qui traverse le cabriolet n'aide pas à effacer la sueur de mon front ni la moiteur qui plaque la chemise sur ma peau. Un rapide coups d'œil dans le rétroviseur pour m'apercevoir que je suis suivi par une GT40 qu'il me sera difficile de semer: la maniabilité et la nervosité de cette machine suffisent à me faire comprendre que le danger est proche.

J'enfonce la pédale d'accéleration, et note au détour d'un virage quelque carrière d'extraction. Des feux de signalisation régulent le trafic, et en face de moi s'engage une camionette. Sous les yeux médusés du chauffeur, je continue sur ma lancée, passant de justesse, ralentissant brutalement, obligeant mon poursuivant à freiner en toute panique. L'avant de la Ford part dans tous les sens tandis que je redémarre de plus belle.

Une première décharge fait exploser le pare-brise, sans me toucher. Je n'aurai pas deux fois la même chance. J'aperçois en contre-bas la suite de virages qu'il va me falloir suivre, et derrière la mer qui semble recouvrir la moitié du ciel. Je sors de ma ceinture ma chère Lady Smith, car l'on cache parfois les femmes dans des endroits fort inopportuns. La pauvre risque d'être malheureusement dérisoire dans une telle situation, aussi je tire au jugé.

Il est dit qu'il y a un Dieu pour les espions amateur de bons alcools, car la GT décrit une trajectoire chaotique, détruisant un grillage, avant de finir violemment contre une grue automotrice qui n'en demandait pas tant.

Quelqu'un d'autre se chargera de rassembler le puzzle qu'est devenu cet amas de tôle, je continue plus lentement en direction de Cheung Sha Beach.

Cheung Sha Beach... Un souvenir me fait venir ici: celui d'une promenade avec Tracy. Le pire lieu pour s'échanger discretement des informations. Tracy s'en foutait: pieds nus sur le sable, suivie par un ou deux chiens pouilleux, elle avait pris son temps avant de me donner une clé numérique révolutionnaire que tout les services secrets recherchaient. Elle voulait être amoureuse ce soir-là, oublier l'éternelle guerre froide que se livrait le monde. En voyant la mer et les rochers arrondis qui en dépassaient se superposait dans mon esprit la vision d'un autre moi, quelque part sur la côte ouest de l'Ecosse, et qui regardait un spectacle similaire. Les rochers là-bas étaient plus abruptes. Je le plaignais car moi seul pouvait comparer la douceur du paysage aux courbes de Tracy.

L'espoir de la retrouver dans le Stoep Restaurant est mince. Je m'y approche surtout pour revivre quelques instants passés. J'entre sous l'énorme patio et m'installe dans un coin, aux aguets. A table, on m'apporte quelques spécialités sud africaines et méditerranéennes. Je choisis différent plats, préférant le poisson à la viande, tout en sirotant un verre de Fleur du Cap. Le soir ne va pas tarder à tomber. Je regarde au loin un échalat et une jolie fille portant tous deux des chapeaux noirs. Je trinque à leur santé, tandis que la brume fait place à une nuit aussi étouffante que mon attente.

Monday, July 31, 2006

Arrivée numéro 1


Trente-sept degrés. Et humide. Rien de bien terrible après la canicule parisienne, si ce n’est la moiteur grasse de l’air. Et des nuages sombres, ourlés d’un rideau de pluie comme une ligne de démarcation derrière la montagne de Ma On Shan. Je le vois qui ondoie, parfois invisible, à peine évoqué, puis définitif comme une cataracte, selon l’angle sous lequel je le regarde.
Quand mon taxi déboule sur le pont de Tsing Yi, la carrosserie claque sous des rafales de vent et la muraille de pluie crépite d’éclairs sporadiques. C’est le matin mais le ciel à l’air d’autant s’y retrouver que moi avec un décalage horaire estampillé Corton Grand Cru.

Maintenant que je suis sur place, autant hâter les retrouvailles. J’aurai bien le temps de m’installer de façon décente un peu plus tard.

Alors je fonce directement à Sai Kung. C’est pile poil du côté opposé de la péninsule de Kowloon, mais c’est aussi la dernière adresse de Tracy et son téléphone ne répond pas. Ce qui n’est pas une cause d’inquiétude car elle change de numéro aussi souvent que d’appareil. Et comme toute Hong Kongaise à la mode se doit d’avoir le dernier modèle, il est parfois difficile de suivre.

La promenade au bord du petit port est déserte. La pluie n’a pas encore atteint le village mais le ciel est bas, le vent violent et la température beaucoup trop haute pour inviter à la flânerie. Les restaurants de poissons frais et fruits de mer font plutôt leur recette le soir. Il n’y a personne en vue à parts quelques chiens aux poils hérissés. Deux nouveaux blocs d’appartements ont fait leur apparition à côté de chez Tracy depuis mon dernier passage. Deux autres sont en cours de construction et offrent leurs façades éventrées dégorgeant de barres de fer tordues, cables, tuyaux et tas de charbon laissés par les ouvriers qui ont profité de la vue imprenable et de l'espace ouvert pour griller saucisses et boulettes de poisson lors de quelques barbecues nocturnes, bien arrosés comme en témoignent les nombreuses canettes écrasées. C'est pas parce qu'on travaille 17h par jour qu'il faut se laisser abattre.

A propos d'abattre, alors que je sonne chez Tracy et attends en scrutant le balcon, un genre de dacoït surgit de l'ombre avec un rasoir rouillé assorti à ses chicots pourris taillés en pointe. Il est silencieux, preste et efficace mais malchanceux. Au moment où il s'apprête à me taillader la gorge (sans aucun doute pour saloper ma chemise), une pluie de grêlons s'abat sur nous et le stoppe dans son geste. Un Dacoït interruptus en quelques sortes.

C'est tellement peu courant en été, ce genre de phénomène atmosphérique, qu'au lieu de déblayer le terrain, la grêle rameute du monde et le quai se retrouve grouillant de gens qui braillent et se plaignent alors qu'ils se prennent des cubes de glace sur le coin de la trogne. Et personne avec un shaker pour tester les effets de la glace à la pluie acide.

J'espère que ce n'est pas un mauvais augure. De la grêle pour mon arrivée. Passe encore le tueur fanatique, c'est du comité d'accueil attendu. Passe aussi l'absence de Tracy à son domicile qui s'avère occupé par une famille de quinquagénaires en birkenstock, probablement égarés sur le chemin de Lama Island. Mais c'est que j'ai une mission moi. Installer le nouveau long drink de l'été. Bien sûr, on va boire des pernod juleps à l'agave. Mais au péril de sa vie, l'un des moi à pu ramener de New York une recette d'un ami de la maison, David Wondrich. Nous reparlerons de lui mais, au cas où il m'arriverait malheur, voici vite la recette. Le PALOMA se construit directement dans un grand tumbler. Dosez selon vos goûts et vos talents, un peu de sel de guérande sur de la glace bien froide, le jus d'un demi citron vert, de la téquila silver 100% agave bleue et complétez au soda schweppes arômatisé au pamplemousse. (Ou toute autre marque de soda au pamplemousse, soyons fous !)

Quelque chose me dit qu'entre ça, la vraie caipirinha et le pisco sour péruvien, les aprés-midi d'août vont être chargées.

Thursday, July 27, 2006

Au four et au Moulin

L'autre soir, tandis qu'une infime partie de moi même s'employait une nouvelle fois à déjouer les plans de l'infâme Scofflaw, et le reste finissait de s'alcooliser paisiblement en divers endroit - en particulier au bar du forum (4 Boulevard Malsherbes, 8e arrondissement de Paris) où, dans d'effroyables fauteuils crapauds, l'on déguste un excellent Pisco Sour - je me faisais soudain la réflexion que ma corporation, sous son vernis d'élégance flegmatique, comptait un nombre conséquent de baltringues au nombre desquels il convenait de compter Tony Bax, « aventurier moderne toujours affamé de haut revenus et de jolies filles » selon son expression, qui me narrait pour la 8e fois de la soirée, comme à chaque fois que je le voyais, comment il avait « retourné » une dangereuse espionne communiste chinoise en lui vantant les seuls mérites de la haute couture parisienne.
« Bien sûr, je lui dis, une Cause où les filles sont vêtues de bleu de chauffe, turbinent dans des usines et sont trop crevées le soir pour faire l'amour convenablement ».Trois ans après la chinoise de Godard, t'aurais vu sa gueule à la face de citron hu hu.
Cependant je ne pouvais guère faire grief à ce pauvre Tony pour son radotage sénile. Combien d'aventures avait il bien vécues, coincé qu'il était entre la génération des 007 et celle des SAS, épisodique figure de l'espionnage UDR, ringardisé par les gauchistes et non encore adopté par les beaufs. Reste que ce garçon se singularisait par une aptitude à toujours intervenir après que la demoiselle en détresse ait été copieusement violée par une trentaine de brutes communistes. Il est vrai que tout le monde ne peut pas être partout à la fois, et que nous restons tributaires de ceux qui nous imaginent.
Le Réel quand à lui manque tragiquement d'imagination, ou son imagination brille à toujours dérouter la nôtre si j'en crois le témoignage laissé par Lucien Rebatet de son passage au 5è bureau du Service du Renseignement de l'armée Française durant les premiers mois de l'année 40. Extrémiste de droite, sympathisant national socialiste, gageons que Rebatet avait tout à fait sa place dans un service aussi stratégique au cours d'une guerre contre l'Allemagne nazie. Il ne fait de fait pas mystère des pistons dont il a bénéficié, tout l'état major étant abonné fidèlement à « Je suis partout ». La partie consacrée au S.R reste la plus cocasse et la moins nauséabonde des Décombres. Récit courtelinesque lorsqu'il s'agit de l'élaboration des faux passeports des agents secrets ou de l'arlésienne d'une mission secrète en Roumanie toujours différée, qui prend brusquement un tour hallucinant lorsque, contre toute attente commence l'invasion Allemande. Vilenie du boche qui ose désavouer nos experts, lesquels avaient décrété que l'Allemagne n'oserait jamais nous attaquer et qu'elle devrait bientôt capituler sans combattre du fait de notre embargo (« d'ailleurs faute de lait ils ont déjà commencé à traire leurs femmes »).
La charge de Rebatet contre L'état major en général, et les services du renseignement en particulier est lourde et peut sembler parfois caricaturale. On serait tenté de soupçonner une pochade de complaisance pour faire rire le sympathique occupant nazi. Pourtant Rebatet n'est nullement antimilitariste, et son témoignage recoupe largement celui de Marc Bloch, démocrate, juif, résistant, fusillé en 44, et brièvement affecté au 2e bureau du Service du Renseignement de l'armée Française.
« Alors se succédèrent d'interminables et torpides journées. Nous étions cinq : un général de brigade, un lieutenant colonel, deux capitaines, un lieutenant. Je nous revois encore face à face dans notre salle d'école, tous tendus vers le même souhait : que quelque papier apporté par un courrier inopiné nous donna l'occasion de rédiger un autre papier. » (L'étrange défaite)

Tuesday, July 25, 2006

Feuilleton Mystère

C'est parce que cette belle emmerdeuse était sur la liste de gens qui avaient déjà tenté de me faire la peau, et parce que ça me désolerait qu'on égratigne la sienne avant que je n'y goûte de nouveau que je me suis envoyé en avant garde à Hong Kong. C'est là qu'elle sévit d'ordinaire.
Je préfère Cathay Pacific à Air France sur ce trajet, en vol direct mais je dois avouer que dans le sens Paris-Hong Kong, le départ en début d'après midi de Cathay garantit que je ne dors jamais. Les sièges lits de première sont pourtant assez confortables et le pyjama Shanghai Tang seyants mais le mieux que je peux faire est de me coller un coup au casque grâce à leur excellente sélection de vins, faire une sieste comateuse et tenir la jambe à l'hôtesse de quart. Au propre et au figuré si possible.
En cas de panne d'hôtesse et de mon portable, j'avais tout de même prévu de la lecture. Le rappatriement de quelques caisses de bouquins stockées un temps dans une cave devenue insalubre avait eu le double effet de constituer un ludique parcours d'obstacles dans la bibliothèque, et d'offrir des suggestions inédites, oubliées et presque aléatoire. La règle du jeu était simple. Attraper le premier livre qui rebondissait quand on se prenait une caisse sur le pied. Yoshiko m' en ayant, par accident c'est certain, renversé tout un échaffaudage sur le coin de la figure (peu de temps après avoir appris que je volais au secours de Tracy), c'est un livre un peu défraîchi qui m'échut.
Villeblanche. Je ne me souvenais pas l'avoir lu et donc le pris avec moi.
Bien que difficile à trouver car mon édition date un peu et je n'ai pas l'impression qu'il a été republié récemment, c'est une lecture de voyage tout à fait adéquate. Un feuilleton à l'ancienne, que l'on peut interrompre à chaque chapitre/cliffhanger le temps de voir ce qui se trame dans la pénombre de la cabine.
De façon amusante, si j'en crois ce que j'ai pu récupérer comme éléments biographiques, les aventures du héros à la veille de la première guerre mondiale, ne sont peut-être pas très éloignées de celles de l'auteur ou celles qu'il aimait à laisser croire avoir vécues. Une curiosité distrayante qui donne envie de se pencher sur l'auteur, sa vie et le reste de son oeuvre, ne serait-ce que par les effluves de mystère qui s'en échappent.
Parfois le hasard fait bien les choses.


Monday, July 24, 2006

D'Artagnan

Tracy trafiquait une denrée précieuse et facile à transporter. Des informations. En l’occurrence c’était d’ailleurs mon portefeuille qui était dans l’enveloppe ayant chu dans le sac du bon docteur. Mais je ne l’appris que plus tard, quand l’enveloppe fut transmise par l’élégant aveugle à un client féroce et pas vraiment de mes amis qui orchestra une bataille rangée et nocturne entre moi-mêmes et ses sbires. Des écorcheurs chiqueurs de bétel dont les crachats rougeâtres vinrent se mêler au sang le long des trottoirs déjà défoncés d’une cité modèle de la banlieue de Bangkok que le financement interrompu avait transformée en un mélange de décor de Playtime et de Brasilia époque l’Homme de Rio. De grands bâtiments dont deux façades sur quatre étaient vitrées pour laisser les autres ouvertes et exposées aux corrosions tropicales, des emplacements de centres commerciaux éclaboussés par la lumière des néons et couvant une simple gargote provisoire, officine de nouilles instantanées, cigarettes de contrebande et de boissons réfrigérées dans une glacière portable branchée à la sauvage sur les cables d’un réverbère dépouillé.
Nous n’en étions pas là, ni à l’affrontement avec le féroce, dans un décor du même sordide acabit mais en plus central et dont je vous parlerai à l’occasion. J’avais retrouvé Tracy, ses pieds et ses escarpins et son aplomb de Hong Kongaise pimpante avec son air un poil ennuyée sur le point de faire une suggestion qui serait à la fois un ravissement, l’idée du siècle et un désastre pour la santé, le portefeuille et le salut de l’âme mais contribuerait à meubler les vieux jours de souvenirs émus, pour autant que la canicule laisse une chance de les apprécier, les vieux jours. Je me glissai à ses côtés sous le prétexte de commander au barman une boisson toujours à propos dans ces situations.
Au shaker, 1/3 d’Armagnac, 1/3 de Cointreau et 1/3 de Jus d’orange pressée. Passer dans une grande flûte et compléter avec un champagne de qualité et bien frappé.
Cela s’appelle un D’Artagnan, cocktail créé en 1985 par Andy MacElhone au Harry’s Bar à Paris. Point trop brutal au goût, mais robuste, riche des associations de l’armagnac avec les saveurs d’orange et égayé du champagne, cette mixture est à la fois dans la tradition des « Pick Me Up » ce qui correspondait à l’occasion bien qu’utilisé dans un faux sens, et permet de placer l’école française de la gnôle (EFDLG) sur le terrain et la carte de bonne façon. Libre ensuite de discourir de l’origine du nom et honni soit qui ne saurait le faire, le travail est pourtant tout mâché.
Le breuvage plut à la belle, et au confectionneur qui le réussit avec brio et recommença l’expérience jusqu’à ce que les fermoirs claquent sur les étuis à instruments des jazzmen, et qu’arrivât ce moment délicieux où les serveuses ont replacé toutes les chaises, les tables sont propres mais le bar conserve encore les effluves et les échos de la soirée et, la porte fermée pour refuser un client tardif, on est enfermé dans la place, partageant le secret de « ce qui se passe après » et que le barman, son comptoir nettoyé, sa caisse faite, extirpe une bouteille magique et des verres qui claquent sur l’acajou et propose, l’œil pétillant, "un dernier pour la route".

Sunday, July 23, 2006

Le coup de Bamboo


Je m'arrange toujours pour descendre à l'Oriental quand je suis à Bangkok. J'aime l'hôtel, sa vue, son service surtout et le fait que j'ai peu de chemin à faire pour profiter de mon bar favori en Asie du sud est, le Bamboo.
L'habitude a du bon. En début de soirée, quand le soleil se couche sur la Chao phraya et que les moustiques se lèvent, sortir de l'ascenseur et traverser le patio est un trajet assez court pour qu'on puisse le supporter vêtu correctement malgré la chaleur moite et éviter le triste spectacle d'un accoutrement de plage ou de touriste routard dans ce lieu qui invite aux tenues années 30 par son atmosphère de film noir.
La serveuse qui m'accueillait chaque fois à la porte pour me conduire à ma place avait d'ailleurs des airs d'une Linda Darnell asiatique, avec sa plastique et son port de femme fatale et sa cascade ondoyante de cheveux de jais, qui révélaient parfois un intriguant papillon tatoué sur son épaule droite que le sarong laissait dénudée.
Inutile de dire que je n'avais pas besoin d'encouragement pour la suivre docilement jusqu'à ma table habituelle, en prenant mon temps de façon à me rincer l'oeil et m'assoir au moment où sa collègue arriverait avec mon premier Manhattan de la soirée, que le barman, un vieux Thaï rablé et dense à la coupe militaire et l'air pète sec, impeccable dans sa veste blanche, avait commencé à préparer en me voyant à la porte.
Il est bon d'avoir des habitudes.
Un autre qui avait ses habitudes était un local, aveugle, tiré à quatre épingles dans son costume sombre et qui apparaissait chaque soir juste avant la reprise de l'excellent groupe de Jazz. Ce trio, ou quarter selon les soirées, est une des grandes valeurs ajoutées du lieu. (En plus du fait que cet excellent Barman, passé faire un tour derrière les comptoirs du Harry's Bar Munich, exécute avec brio les classiques, a quelques très valables recettes de son cru et s'adapte de bonne grâce aux requêtes exotiques tant qu'elles restent orthodoxes. On n'est pas là pour boire des flaming lamborghinis allongé nu sur le comptoir. Idée amusante et déjà pratiquée en d'autres lieux plus appropriés, et avec des breuvages de meilleure qualité mais passons.)
L'aveugle avait le privilège du contact physique avec Linda Darnell, qui lui prenait le coude pour le guider à la place qu'il occupait toujours au comptoir. Je le surnommais mentalement le "Docteur", à cause de la grosse sacoche médicale en cuir un peu usé qu'il tenait toujours à la main gauche et posait à ses pieds quand il commandait un gin fizz. La boisson arrivait au moment où les musiciens reprenaient leurs instruments. Il buvait une gorgée, la savourait, et se tournait pour faire face aux jazzmen quand ils attaquaient un nouveau morceau.
C'était un genre de rituel.
Il prit un sens tout à fait nouveau quand je reconnus Tracy, quelques jours après notre première rencontre, assise au comptoir à côté du "Docteur". Et quand je la vis laisser tomber une enveloppe dans la sacoche de cuir.
C'est bien sûr le fait de la voir se séparer de quelque chose au lieu de le prendre qui me mit la puce à l'oreille.

Saturday, July 22, 2006

Une Tartine pour Jason

C'était il y a quelques mois. Tracy et moi éclusions des Pernod Juleps dans le seul bar de Hong Kong sachant les préparer (L'AGAVE, 22 D'Aguilar Street, Lan Kwai Fong), quand soudain nous le vîmes, quelque part dans l'ombre, manchettes retroussées sur la veste, cigarette pistache et moustache frétillante. Entouré de jolies pépées, Jason King était là. Ou plutôt son interprète, Peter Wyngarde himself, empereur des connoisseurs et roi de la déglingue. Un maître, en somme.
Petit retour sur son histoire. Fils d'un diplomate anglais et d'une française, Peter Wyngarde naît à Marseille en 33. Il passe son enfance à Shanghai, au moment où les japonais envahissent la Chine et grandit dans un camp de concentration. Dans les années 50, il devient acteur et d'une apparition glaçante dans "Les Innocents" de Jack Clayton à un rôle de sadique classieux dans les "Avengers", impose sa haute silhouette élégante (longue comme un jour sans pain, diront les amis) et un style unique, mélange d'ironie distinguée et de folie borderline.
Il connaît la gloire en créant à la télé le personnage de Jason King, romancier-détective fou furieux dans la série anglaise "Department S" en 69, qui engendrera un spin-off dont il est la vedette "Jason King", pour 26 épisodes indispensables entre 71 et 73. En Jason, il installe un personnage délirant et décalé, très chic avec ses cravates mauves ton sur ton, ses tenues 'négligées' à hurler, son goût pour la cuisine (in)continentale et un humour marbré que tout le monde pillera, d'Austin Powers à Grant Morrison.
Vue aujourd'hui, la série est un monument "camp", un peu Jacques Chazot jouant à Bond, mais à l'époque, Wyngarde est sérieusement considéré comme un "womanizer" définitif. En 70, un sondage le place même en tête des hommes avec lequel les anglaises aimeraient perdre leur virginité. Authentique. La même année, RCA lui propose de sortir un disque. A la proposition des producteurs de reprendre des standards, Wyngarde répond en concoctant un concept album défoncé, une des choses les plus hallucinantes jamais enregistrées, délire en "talk over" culminant avec le single "Rape", une description du viol dans tous les pays du monde. Le disque est retiré des bacs après une semaine et engendrera un culte chez tous les amateurs de cingleries. Vous pouvez l'écouter dans son intégralité ici (passw pour ouvrir le fichier : xhellstromx). Jet de santé mentale indispensable.
En 75, Peter Wyngarde est arrêté dans les toilettes de la gare (c)routière de Gloucester, en train de s'amuser avec un camionneur. Sa carrière ne s'en relèvera jamais. Il fera un timide retour en méchant masqué dans "Flash Gordon" en 80, puis disparaîtra progressivement des écrans.
Une intégrale de Jason King et de Department S est disponible en DVD en Australie, chez Umbrella. Nous recommandons. Et pour l'ensemble de son oeuvre, pour sa réelle excentricité, sa folie intégrale, la moindre des choses est bien de lui porter... un toast. Santé Jason. Long Live the King.